mercredi 3 août 2011

Mythe #z?

Dans un bien intéressant billet, Parka Avenue discute de l'appartenance à une sous-culture au-delà de la jeunesse avec laquelle ces groupes sont généralement associés. Voyant venir la quarantaine, monstre ignoble s'il en est un, il se demande à quel point il a le droit de se prétendre Mod en 2011... Si longtemps après la vague Mod originelle et si longtemps après l'achat de son premier suit

J'ai trouvé un des commentaires particulièrement éclairant... En fait, il disait quelque chose que j'ai entendu très souvent dans une forme si pure que je devais aller chercher ma copie de Mythologies de Roland Barthes pour comparer le mythe édifié par le commentateur (et d'autres avec lui, puisque son discours n'est loin d'être étranger à mon ouïe) avec ceux que notre sympathique sémiologue a analysé. 

Son propos se résumait à dire qu'être Mod aujourd'hui n'était rien d'autre qu'un anachronisme (qu'il compare sans hésiter avec la Society for Creative Anachronism) et qu'un individu qui s'identifie avec une sous-culture X ne le fait que pour appartenir à quelque chose qui semble cool, donc pour se distinguer, et avoir un cercle social. Si c'était pour une raison plus "profonde", l'individu ne sentirait pas le besoin de s'expliquer et ne ferait qu'être, et donc flotterait probablement dans un océan d'authenticité n'ayant ni début ni fin représentable. Il fait plusieurs remarques portant sur l'authenticité de l'identité et, à mon sens, les points les plus révélateurs sont, exhaustivement, les suivants :
  1. "I could give more credit to it, if say, you were in you mid-40's or 50's and had been a part of the original movement or revival and had always been part of it"
  2. "I feel it is just as equally riduclous for someone in their 30's and beyond to still call themselves a "skinhead" (which I have complete authority to say, having been one and invovled heavily in that scene throught my teen years and early 20's)"
  3. " I'm not a number, I'm not a part of a mass army of clones who all wear and do and listen to the same thing and act the same way because their counter subculture dictates they have to, to be considered a part of it. I have soul and don't care if I belong. I have my musical and other interests because I grew up with them and was exposed to them at an early age, not because I saw a film or read a book or fell into a particular group of people in high school. They are things to me that are real and something to believe and take comfort in and take to heart, not to be co-opted by the masses."
  4. "It's just you and who you are, not "Pat the Mod" and you would be perfectly comfortable with being just "you". People accept for who you really are inside, not what you present yourself as or the things you own."
  5. "...cast off labels and be the real you, not what is dictated to you to be to belong and be accepted."
Ce qui ressort le plus de ses propos est une naturalisation de la marginalité, par exemple, dans la première citation, il dit "had always been a part of it". Je comprends qu'il n'utilise pas "always" dans son sens littéral, mais si une personne n'est pas née Mod, quand peut-elle le devenir de façon légitime? Compliqué, puisqu'il élimine dans la troisième citation l'inspiration par un groupe de pairs, les livres ou le cinéma. Il justifie sa propre identité par son exposition à un jeune âge à la dite identité ("I have my musical and other interests because I grew up with them and was exposed to them at an early age"), ce qui ne laisse finalement que la "contamination" par le groupe familial, qu'il se représente par extension comme un prolongement dans un passé ahistorique, puisque si son exposition s'est faite d'une façon qui répond à ses propres critères d'authenticité, aucun membre de sa famille ne doit avoir été influencé par un groupe de pairs ou une des nombreuses tentacules du monde médiatique (livre ou film, par exemple). Le contact avec la sous-culture fut donc celle avec un individu purement créateur de sa propre identité, libre d'absolument toute influence. C'est dans un sens très œdipien que de croire à l'auto-création, c'est aussi croire qu'un individu ou une sous-culture peut s'inventer sans influence extérieure, soit de façon purement extra-sociale, un peu comme un enfant qui naîtrait sans recourrir à une quelconque instance parentale. L'authenticité est alors une forme de pureté qui vient de l'absence de contact avec l'histoire et la société, cette croyance naïve s'observe notamment dans le dédain que le sujet affirme avoir pour "the masses", les masses d'être dont il est persuadé être différent. À moins qu'il n'ai géré toute sa vie adulte selon les influences vécues dans l'enfance, ce qui contredirait éventuellement son propre propos et serait relativement triste, cette affirmation d'une identité entièrement originale est fausse.

Le problème de ce type de discours naturalisant est qu'il affirme que l'adhésion à une sous-culture relève de ce qu'un sujet est et non quelque chose qu'il devient. Hors, en niant le devenir, il ne reste que la possibilité d'une "essence" (si un sujet est X par nature, il relève d'une loi éternelle, et non d'un phénomène historique). L'adoption de cette attitude est bien commode, notamment quand il s'agit de sous-culture, puisque le maintient de cette illusion permet d'entretenir un certain élitisme. Un sujet qui naturalise la marginalité peut restreindre la possibilité à autrui d'être considéré comme membre légitime du corps social marginal dont se réclame le dit sujet ("I feel it is just as equally riduclous for someone in their 30's and beyond to still call themselves a "skinhead" (which I have complete authority to say, having been one and invovled heavily in that scene throught my teen years and early 20's)", "I'm not a number, I'm not a part of a mass army of clones"; " They are things to me that are real and something to believe and take comfort in and take to heart, not to be co-opted by the masses"). Cette stratégie augmente les chances pour le sujet naturalisant d'acquérir un capital symbolique, en autant que se maintient la croyance en l'illusion naturaliste précédemment mentionnée. Il assoit la légitimité de son identité et ensuite, en restreignant l'adhésion, distingue sa position sociale dans un champ donné de celle "des masses".

Ceci dit, je ne doute pas que la personne ayant affirmé les paroles que je critique soit sincère, mais les intérêts qu'il affiche coïncident étonnement avec la représentation qu'il se fait de la marginalité. Ce type de discours est très souvent rencontré, un membre considéré comme non-authentique (non-membre, soit "fake", "wannabe", "plastic gangster", etc.) sera celui qui ne répond pas aux critères de certains agents qui veulent imposent, en discriminant l'appartenance au groupe, leur propre légitimité, même s'ils ne répondent pas nécessairement eux-mêmes à leurs propres critères (la tendance à naturaliser la marginalité permet de façon très commode de sortir du contexte socio-historique sa propre identité, et/ou de simplement réécrire son histoire personnelle).