Pour ceux n'ayant pas lu Le Pigeon, il s'agit du récit d'une journée dans la vie d'un certain Jonathan Noël, un homme sur le bord de la retraite et, admettons le, franchement pantouflard. Il se lève un matin pour trouver un pigeon devant sa porte, ce dernier le regarde, de ses yeux de pigeon (c'est pas comme s'il en avait d'autres avec lesquels le regarder, de toute façon). La précieuse routine de Noël s'en trouve affectée et il prend peur, s'ensuit divers degrés de panique durant la journée, jusqu'à ce qu'il retourne à son foyer le lendemain pour voir que le pigeon n'y est plus.
Pour la plupart, il s'agit surtout d'un récit "à haute teneur psychologique", et ce n'est pas entièrement faux. Cependant ces analyses ne tiennent pas de quelques éléments, à savoir l'attachement irrationnel de Noël à sa routine et à son devoir, de même que la nature de ses souvenirs du passé.
C'est pour cette raison que j'en suis venu à la conclusion que Jonathan Noël était un Réplicant, tel que vu dans le film Blade Runner. Soyons d'accord sur quelques points:
- Plus un Réplicant existe longtemps, plus il gagne en souvenirs et expérience de vie, créant une imitation de conscience
- Il possède des souvenirs d'une vie antérieure à son entrée en fonction, ces souvenirs ne sont pas les siens. Ils ont un caractère à la fois général et spécifique. Général en ce qu'ils sont partiellement fabriqués et pourraient appartenir à n'importe qui. Spécifique en ce qu'ils possèdent assez de détails pour sembler véridique aux yeux du Réplicant et des personnes qui interagissent avec lui.
- Un Réplicant ne fait pas de différence entre les souvenirs artificiels qui ont été implantés chez lui et des souvenirs réels.
- Un Réplicant qui ignore sa nature démontrera une résistance psychologique au constat de l'artificialité de sa conscience, plus il est âgé, plus forte sera la résistance.
Lorsque s'ouvre le récit, le lecteur se fait présenter un Jonathan Noël qui craint de croiser quelqu'un lors de sa visite matinale de la toilette de l'étage. Il est toutefois dit qu'il habite l'endroit depuis de nombreuses années, et malgré le désagrément que cela peut causer, il serait probable qu'il s'y serait habitué. Mais apparemment non. Étrange? De plus, sa gêne ne semble pas liée à une quelconque pudeur. Que doit comprendre le lecteur? En assumant que Noël est un Réplicant qui s'ignore, son déplaisir à croiser autrui aux toilettes s'explique par son complexe de différence puisqu'il se "sait" humain, sans pour autant posséder cette fonction, ou alors, soyons crus, si les Réplicant chient, ils ne le font que de façon plus ou moins artificielle, ce n'est pas nécessairement un besoin comme chez l'humain, mais plutôt une fonction, ils doivent évacuer ce qu'ils ont ingéré pour avoir l'air de partager la fonction de consommation de nourriture des créatures "naturelles" (humains, animaux, etc.).
Cette angoisse quant à sa nature véritablement artificielle explique aussi la réaction face au pigeon. C'est reconnu que les Réplicants n'ont aucune empathie et ne possèdent aucune sensibilité quant à la vie animale. Noël, qui refoule son artificialité (ne serait-ce que parce qu'il est programmé à le faire), subit un retour du dit refoulé lorsqu'il voit un animal. Il devrait ressentir quelque chose, mais ne ressent rien, ce qui engendre un sentiment de différence qui renvoie au caractère purement virtuel de sa conscience. S'il avait vraiment vécu sa jeunesse à la ferme de son oncle et qu'il avait apprécié l'expérience ("Au début des années cinquante - Jonathan commençait à prendre goût à sa vie de travailleur agricole" p. 6, 1987, Fayard), il aurait pourtant dû être habitué, si ce n'est à la présence de pigeons, du moins aux animaux en général. Mais ce souvenir n'est pas réellement celui de Noël, ce n'est qu'un faux souvenir implanté chez lui. Ce n'est pas non plus surprenant qu'il commence à présenter ce genre de "dysfonction", il est justement mentionné comment il approche de la retraite, terme utilisé pour expliquer la "désactivation" d'un Réplicant. Proche de la retraite, il a accumulé beaucoup de souvenirs, s'est formé une fausse conscience plus articulée qu'il n'a pas de difficulté à prendre pour réelle.
Le seul hic, c'est que normalement, voyant ce Réplicant dérailler, Harrison Ford aurait été supposé débarquer pour régler son problème et lui donner sa "retraite" à l'avance. Si une telle chose s'était produite, Le Pigeon aurait tourné très différemment, ce qui, dans l'ensemble, n'aurait peut-être pas été une si mauvaise chose.
dingue votre refoulement du noeud du pb: la deportation, l'assassinat de ses parents, etc...
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